Identité Nationale ?
Il y a quelque temps, un ancien ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, avait suggéré de supprimer ledit ministère, s'attirant des réponses cinglantes de l'establishment cultureux. Au contraire, 2009 aura été, en apparence, une année faste pour cette institution que le monde-entier-nous-envie : elle a fêté un anniversaire prestigieux - 50 ans ! -, et accueilli un nouveau ministre, que Momus, pour une fois bien aimable, avait salué dans son précédent édito. On ne nous y reprendra plus : six mois plus tard, au vu de l'état de la bête, la méchanceté et l'ironie usuelles du dieu Momus sont de mise, et la perfide question de M. Aillagon se repose avec force, du moins dans le domaine patrimonial qui nous occupe.
Certes, il faut se réjouir du départ -enfin- de l'illustre Michel Clément, l'homme qui n'aimait pas le patrimoine, et que Momus a souvent rencontré sur sa route; il ira exercer ses « talents » à la Cour des comptes. Son remplaçant, Philippe Belaval, traîne une réputation plus proche du « courage fuyons » mondain (Opéra Bastille, BNF et Archives nationales…) que de l'efficacité et de la détermination qu'on espère toujours (à tort peut-être ?) des énarques en charge d'une mission culturelle. Mais le ministre, pourquoi le cacher, nous a déçu. On avait bien noté son absence d'expérience administrative – et cela ne s'est gère arrangé (voir « Brouillon de culture » de Vincent Noce dans Libération du 13/11/09). En revanche, on aurait pu croire que son expérience médiatique ferait merveille à un poste aussi périlleux. Quelques affaires malheureuses plus tard, d'un genre qui ne relève qu'indirectement de la culture, on reste également sur sa faim : l'habitude contractée rue de Valois de défendre toutes les provocations du moment qu'elles viennent d'un « artiste » (Baise-moi, Rose bonbon, et dernièrement la jolie chanson « Sale Pute » du rappeur Orelsan (voir Le Monde, 19 juillet 2009), sans parler d'un célèbre cinéaste vivant en Suisse), aura valu à M. Mitterrand quelques avanies.
Mais il n'y là que l'écume des jours, et l'affaire est plus grave : on ventile, on disperse, on dynamite, comme aurait dit Bernard Blier dans les Tontons flingueurs -ici plutôt le neveu hâbleur-. En quelques mois, tout l'édifice menace de crouler (et on mesure la gravité du problème quand on sait qu'il était déjà bien lézardé, à l'image de certains monuments majeurs!) La liste donne le vertige : l'attaque frontale contre les architectes des Bâtiments de France, qui met à mal le système de protection sur le terrain, connaît des rebondissements inquiétants depuis janvier sans qu'une solution satisfaisante n'apparaisse. Un malheur n'arrivant jamais seul, le ministère, qui a grappillé quelques sous de la « relance », n'a pas obtenu un sol du « grand emprunt ». Or il manque toujours des moyens plus solides pour entretenir, sinon sauvegarder, un grand nombre d'édifices. Est-ce une raison pour continuer à vendre ou à louer de manière absurde les joyaux de la couronne ? L'affaire de l'Hôtel de la Marine n'en finit pas de soulever la question, et illustre une nouvelle facette de la « prostitution culturelle » dénoncée par le maire de Prague il y a trois ans. De Charybde en Scylla : la cession des monuments nationaux aux collectivités locales vient de franchir une nouvelle étape. Lancée en 2004, l'opération n'avait gère enthousiasmé les élus qui se sont lassés rapidement du jeu de la patate chaude. Mais elle vient de refroidir puisque, dans la nouvelle mouture de la loi, les collectivités pourront ensuite revendre ce patrimoine à des particuliers. En effet, si le « bien » se révèle trop lourd à entretenir, et donc pas assez rentable, une bonne vente et hop ! On est débarrassé. Momus a noté avec plaisir que, dans le cas de l'Hôtel de la Marine comme dans celui de l'agence Atout-France qui suivrait ces ventes, on retrouve M. Renaud Donnedieu de Vabres ! Autant de désintéressement et d'amour du patrimoine laisse sans voix. A moins qu'il ne s'agisse du patrimoine au sens financier…
Au moment où fait rage le débat sur l'identité nationale, Momus veut apporter sa modeste contribution. Il serait facile de définir l'esprit français qu'incarne le ministère de la Culture : suffisance, insuffisance. Encore plus facile de gloser sur le niveau de déficit public à partir duquel on est pleinement Français. Mais c'est au Panthéon qu'il faut retourner pour réfléchir et redonner sens à notre engagement citoyen. On parle d'Albert Camus, est-ce bien sérieux ? Momus propose de choisir un grand artiste qui viendrait tenir compagnie à André Malraux, car notre cimetière républicain en manque singulièrement. Pour illustrer dignement les cinquante ans du ministère, et le passage de la culture pour la culture à la culture du résultat (Antoine Compagnon), qui serait mieux placé que François-Marie Banier ? Certains esprits chagrins feront remarquer qu'il est toujours vivant et que peut-être il déclinera la proposition. Peut-on panthéoniser contre son gré un vivant, comme on le fait déjà pour les morts ? Celui qui répondra à cette question aura gagné la nationalité française.