Inscrit en 1983 à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, le grand escalier d’honneur de la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, est condamné à disparaître, sacrifié au réaménagement du site sous la direction de l’architecte Bruno Gaudin. Henri Labrouste et Jean-Louis Pascal, ses prédécesseurs, doivent se retourner dans leur tombe.
À l’approche du quadrilatère Richelieu, rebaptisé « quadrilège » par les érudits d’Internet, le quidam qui passe le long des rues Vivienne et des Petits-Champs s’arrête, interloqué par les TGB (Très Grandes Baraques) qui se profilent derrière les grilles. N’aurait-il jamais fréquenté la Bibliothèque nationale que son altière présence l’invite à lire les pancartes qui le renseignent sur le chantier en cours. Programmés après que le Sénat se fut ému de « l’état de vétusté du site », et après plus de dix ans de tergiversation, les travaux de rénovation et de modernisation du bâtiment (« lieux de convivialité », « espaces de restauration » confort et autres coquecigrues déclinées par le médiocre argumentaire de la Bnf) comporteront deux phases, d’ici à 2014. Le budget est financé par le ministère de la Culture (80 %) et le ministère de l’Enseignement et de la Recherche (20 %). Un million d’euros a été alloué, le 16 mars 2009, en complément des deux cents millions nécessaires à la restauration du lieu (46 000 m2 utiles sur 58 600 m2)1. Attendus avec impatience par les uns, heureux de la reconfiguration de l’ensemble destinée en particulier à héberger les bibliothèques de l’Institut national de l’histoire de l’art (Inha) et de l’École nationale des chartes, l’opération déclenche un tollé chez les défenseurs du patrimoine. Va pour la mise en sécurité du bâtiment dont les locaux, qui abritent des manuscrits anciens d’une valeur inestimable, sont de nos jours alimentés en 110 volts, ce qui obligeait Momus à vivre sous tranquillisants. Va pour les aménagements techniques, plus ou moins visibles. Mais un architecte qui se contenterait de mettre l’électricité aux normes et de préserver de l’incendie les trésors du site, quelle grandeur y aurait-il à cela ? À moins d’avoir la bonne fortune de détruire l’escalier d’honneur classé qui relie le hall d’entrée au cabinet des médailles, œuvre de l’architecte Jean-Louis Pascal (1837-1920).
Disciple et ami intime de Charles Garnier, Jean-Louis Pascal procéda pendant trente-sept ans à d’immenses travaux de réaménagement sur le site de Richelieu, « avec un respect scrupuleux de l’architecture des siècles passés, aussi bien d’ailleurs de celle du XVIIIe siècle que de celle de Labrouste », son devancier2. Il restaure ce qui reste de l’ancienne bibliothèque du roi dans l’esprit du bâtiment en lui conservant son caractère, sauve l’architecture de Robert et Jules de Cotte, accroît l’espace de la bibliothèque en acquérant les quatre immeubles de l’angle des rues Colbert-Vivienne, harmonise la façade qui donne sur la rue Colbert en reprenant les motifs de Labrouste, et lance le chantier préparatoire à la deuxième grande salle de lecture, la « salle Ovale »3. Parmi les problèmes qui se présentent à lui : la nécessité de raccorder les constructions nouvelles avec les parties plus ou moins anciennes de la bibliothèque. C’est le cas de l’escalier, qu’il décide de faire monter à mi-étage jusqu’au futur cabinet des médailles. Le 30 avril 1908, Pascal commence à démolir le grand escalier qui conduisait aux manuscrits. Il cherche la pierre qui lui permettra de se raccorder avec « l’amorce du futur escalier », réalisée par Labrouste. Pour ce faire, il réutilise des éléments de la rampe en fer forgé XVIIIe siècle – du moins ceux que son prédécesseur n’avait pas vendus à la Wallace Collection, à Londres. Un troisième architecte, Ernest Recoura, achèvera l’ouvrage en 1912, sous la forme que nous lui connaissons, une volée droite, dont le haut n’est plus inversé vers la gauche depuis qu’un ascenseur a été construit en 1987, mais reporté vers la droite.
Vu du hall, il est vrai que l’escalier de Pascal n’est pas situé dans l’enfilade. Mais condamner cette œuvre monumentale, n’est-ce pas condamner du même coup le cabinet des médailles, gravement menacé ? (4). Avec l’amputation de la façade nord du jardin Vivienne, Bruno Gaudin frappe au cœur un joyau du patrimoine du XIXe siècle. Ce devait être à ses yeux la seule possibilité de SIGNER son intervention sur le chantier. Et l’on ne peut éviter de comparer la modestie de Pascal et de ses « ressemelages » avec l’hyper-nombrilisme de certains architectes d’aujourd’hui.
L’esprit de l’escalier