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Restauré à l'identique ?
Février 2010

« Triste topique »

Patrick Ponsot

Cette année, le décès (presque) prématuré du grand anthropologue français Claude Lévi-Strauss nous prive définitivement de ses lumières sur les us et coutumes d'une tribu dont Momus ne finit pas d'interroger les étrangetés. « Restauré à l'identique » nous disent toujours ses membres lorsqu'ils interviennent sur « leurs » monuments historiques. D'où le sous-titre du propos : topique, mot savant pour « tarte à la crème ».

Les logiciens de l'Antiquité y auraient relevé un oxymoron, une contradiction dans les termes : comment en effet « refaire » quelque chose qui a disparu ? Le texte de Plutarque sur la « restauration du vaisseau de Thésée » peut être ici appelé en témoignage 1 :

« Le vaisseau sur lequel Thésée s'était embarqué avec les autres jeunes gens, et qu'il ramena heureusement à Athènes, était une galère à trente rames, que les Athéniens conservèrent jusqu'au temps de Démétrios de Phalère.  Ils en ôtaient les vieilles pièces, à mesure qu'elles se gâtaient, et les remplaçaient par des neuves qu'ils joignaient solidement aux anciennes.

Aussi les philosophes, en disputant sur ce genre de sophisme qu'ils appellent croissant, citent ce vaisseau comme un exemple de doute, et soutiennent les uns que c'était toujours le même, les autres que c'était un vaisseau différent. (…) ». 

Ce paradoxe est fondateur du métier du restaurateur : à partir de quelle quantité de matière remplacée l'œuvre d'art disparaît-elle ?

Les rationalistes des XIX et XXème siècle ne l'entendent pas de cette oreille : le « matériau d'origine » mis en œuvre « dans les conditions d'origine » garantissent « l'authenticité » de l'œuvre. Jean-Michel Leniaud, historien des institutions patrimoniales, voit dans la circulaire sur l'entretien des cathédrales (1849) l'acte de naissance de cette pratique à prétention scientifique. 2

Le chantier de Guédélon pourrait en être aujourd'hui la figure de proue : ne prétend-on pas y construire un « authentique » château du Moyen Age ?

Au-delà de cette opération emblématique, qu'en est-il des conditions de production de la restauration institutionnelle, celle mise en œuvre par le service des monuments historiques ?

Déjà il y a une vingtaine d'années, sur le chantier de la cathédrale de Strasbourg, les gros bras des tailleurs de pierre ont été remplacés par de petits marteaux pneumatiques : amélioration des conditions de travail contre « authenticité » ? On pourrait en dire autant aujourd'hui des ateliers chauffés, aux postes de travail munis de « rideaux d'eau » pour prévenir la silicose des tailleurs de pierre. Autistes, les cahiers des charges des architectes imposent toujours souvent « le travail au pied du monument », c'est-à-dire que l'ouvrier souffre et meure dans les courants d'air au pied des monuments ? Déjà au XIXème siècle, on préférait rêver au romantique  Tailleur de pierre de Saint-Point 3 qu'affronter les dégâts humains de l'industrialisation naissante.

Ce divorce entre l'imaginaire des architectes et la réalité économique des chantiers de cathédrales est aujourd'hui pulvérisé à la fois par la mécanisation et la mondialisation.

Pour la mécanisation, si les maîtres d'œuvre n'y prennent garde, les robots remplacent maintenant les tailleurs de pierre. Lors de la visite récente d'un atelier, j'eu la surprise de n'y trouver qu'une suédoise et plusieurs italiennes. L'Europe ? Ce n'était malheureusement que de séduisantes … machines !

Pour la mondialisation, il y a longtemps que sur les chantiers de cathédrales travaillent des migrants : après les italiens et les portugais, aujourd'hui chefs de chantier, les interlocuteurs habituels de l'architecte sont, lorsqu'il daigne s'en soucier, les maçons marocains et les tailleurs de pierre turcs.

Du côté de la matière même des monuments, la protection de la nature complique terriblement les ouvertures ou réouvertures de carrières. Les entreprises s'adressent donc le plus souvent à des fournisseurs qui eux-mêmes s'adressent à un marché mondialisé. On a vu ainsi daller en granit de Chine le centre de Bordeaux (qualité et durabilité garanties du matériau ont séduit le maître d'ouvrage). Idem à Pamukkale en Turquie, à l'entrée du site de Hiérapolis, pourtant aussi Patrimoine mondial. Les monuments sont-ils épargnés ? Récemment, la fiche d'analyses d'une très belle pierre qu'on me proposait pour un soubassement en « calcaire de Beauce » était rédigée en turc. Ce travertin de Denizli (région où est située, ô paradoxe, l'antique Hiérapolis aujourd'hui « pavée de Chine ») n'a finalement pas été mis en œuvre à Chambord, mais qu'aurais-je fait si un matériau local acceptable n'avait été finalement trouvé ? Même question pour les ardoises de couverture, si l'Espagne ou la Chine proposent « mieux » qu'Angers ?

De quelle authenticité parlera-t-on alors ? De celle qu'on n'aurait jamais dû quitter de vue, de la matière originale de l'œuvre proprement dite. Pas de cette falsification à tout crin des réfections qu'on ne peut plus dire « à l'identique ».

Il ne restera plus aux architectes qu'à lire, relire Brandi. Pour que ses principes de bon sens (restaurer n'est pas refaire ; refaire conduit à une double falsification, historique et esthétique) prennent enfin le pas sur notre prétention imbécile à « ressusciter » les monuments, qui n'est que vandalisme.

Légende des illustrations

  1. Le romantisme à l'origine de notre perception des monuments : d'après Alexandre -Evariste Fragonard, « Le château de la reine Blanche », 1824.
  2. Robot « sculpteur ». La pièce en cours d'achèvement dans la banlieue de Troyes ira orner une église de Seine-et-Marne.
  3. Site on ne peut plus rustique d'extraction de la pierre de Charly destinée à la restauration de la cathédrale de Bourges, carrière rouverte dans les années soixante-dix. Compte tenu que les bancs sont dans l'eau, les extractions ont lieu tous les 3 ans. Les bancs mesurent environ 1 mètre (l'échelle donne « l'échelle »). Cliché Entreprise Jacquet, Bourges.
  4. Site on ne peut plus mécanisé d'extraction du travertin de la carrière de Turna marble, Denizli, Turquie. Les bancs exploités au fil diamanté mesurent entre 6 et 8 mètres de haut (voyez l'énorme pelle mécanique et le semi-remorque, à droite du banc supérieur). Sur le site où travaillent un peu plus de 200 personnes, en 2 équipes (les 3x8 ne sont pas possibles du fait de la sur facturation de l'électricité entre 17 et 20 h). Les éléments finis sont exportées vers 8 pays, principalement Etats-Unis et Emirats (dallages et façades). Mais également vers Marseille et Blois.

1 Plutarque, Vies parallèles des hommes illustres, Vie de Thésée.

2 « Edifices diocésains : instructions pour la conservation, l'entretien et la restauration de ces édifices et particulièrement des cathédrales, circulaire aux architectes diocésains du 26 février 1849 » publiée dans : Jean-Michel Leniaud, Les cathédrales au XIXème siècle, Paris, 1993, p.810 ; voir également : Jean-Michel Leniaud, « La Sainte-Chapelle au siècle de l'histoire », note de présentation de la réédition de La Sainte Chapelle de Paris […], Paris, 2007. Voir également ses deux Cours publics thématiques de Chaillot des 8 et 15 janvier 2007, « La restauration monumentale en France au XIXème siècle», publiés par la Cité de l'Architecture et du Patrimoine (2007), malheureusement seulement en DVD.

3 Alphonse de Lamartine, 1851


 
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