A Jean-Jacques Aillagon,
Président de l’Etablissement public de Versailles
A Pierre-André Lablaude,
Architecte en chef des Monuments historiques
A la Société Bréguet,
mécène
Il pouvait paraître difficile de dénaturer le Petit Trianon, lieu mondialement reconnu pour sa beauté, sa grâce, son raffinement exquis, édifice qui constitue un sommet de l’art français depuis toujours acclamé. C’était sans compter les efforts de l’établissement public du château pour faire sonner toujours plus fort le tiroir-caisse et le talent très mince de l’architecte en chef des travaux, le tout copieusement arrosé d’argent frais venu d’un mécène qui aime faire montre de son pouvoir... C’est fait, et si l’on ose dire, dans la vulgarité, c’est bien fait…
Première aberration, depuis cette « restauration », on entre désormais par le côté gauche de la cour d’honneur, en passant par les coulisses donc : une porte vitrée avec une poignée dorée au chiffre MA, dont l’hôtel Regina n’aurait pas voulu, ne suffit pas à masquer le malaise. Après un étroit boyau aux murs de verre sérigraphiés de formes végétales (de la flore intestinale ?) et une courette champêtre digne du Bossu d’André Hunebelle, on baisse la tête pour déboucher dans une salle où tout sonne faux : portes, placards, bas-lambris…Mention spéciale aux toilettes voisines, qui portent la signature de P.-A. Lablaude, déjà admirée par Momus il y a quelques années dans les jardins : rustiques dehors, en marbre rouge dedans. Non mais !
Le grand escalier, sublime, vient vous reposer les yeux, n’étaient la dorure neuve de la rampe et la main-courante, étrangement dorée elle-aussi. De là, on passe dans l’ancienne entrée, dont la billetterie a été détruite et remplacée… ô surprise, par le faux billard de Louis XVI, dénoncé par Momus il y a peu ! Expulsé du château, cet affreux machin est donc ici en pénitence - en attendant le grenier ? On l’espère. De l’autre côté du vestibule, on découvre un peu incrédule une salle « multimédia », traitée en bois façon crêperie Quiquencrogne de Concarneau (hélas, sans les crêpes).
A l’étage noble, le visiteur inquiet se repose, enfin une bonne nouvelle : la remise en grands carreaux des croisées des fenêtres, qui rendent aux espaces leur lumière et leurs vues. Puis le calvaire reprend à l’attique, avec une série de petites chambres tendues de tissus, meublées chichement et où tout sonne mal : le tout fait songer à une vieille demeure de famille de province, pas à un château royal, hélas. Là encore, l’architecte s’est surpassé, avec la création d’une bibliothèque Louis XVI- IKEA d’une pureté absolue. Sans doute a-t-il cru que lire le traité de menuiserie de Roubo suffisait…
Accablé par cette visite, l’amoureux de Trianon se rabat bien vite sur le pavillon du jardin français de Gabriel, autre merveille du domaine. Las ! Les fenêtres peintes en vert annoncent qu’ici aussi, on a porté le fer ! En pénétrant dans le grand salon central, avec sa cheminée de marbre trop rouge, ses rideaux trop courts, ses boiseries verdasses, on est frappé d’illumination en voyant la grosse lanterne néo-baroque en bronze doré et fleufleurs de porcelaine peintes au naturel : l’architecte a confondu Louis XV avec le Rosenkavalier. Nous voilà à Vienne en 1910, acte II, scène III : la maréchale va entrer ! Rien que de normal, puisque M. Lablaude affectionne les métaphores musicales : n’aime-t-il pas à rappeler que l’art ancien est une partition et qu’il suffit de la rejouer, pour recréer ce qui n’est plus ? Hélas, sa restauration du Petit Trianon sonne aussi juste qu’une interprétation des Variations Goldberg par Yvette Horner. Le voile se déchire : M. Lablaude n’est pas Gabriel – il y a loin !
Célébrée comme il se doit par une presse-carpette unanime qui recopie les communiqués de presse du château, cette restauration vient s’ajouter à tous les pastrouillages qui se multiplient dangereusement à Versailles. On aimerait entendre un peu plus la conservation, bien absente et invisible, et un peu moins les architectes en chef qui rongent l’os avec une voracité écoeurante. Pitié pour Versailles !

Légendes :
Photo 1 : la grosse lanterne dorée à fleufleurs inventée de toutes pièces par l’architecte.
Photo 2 : Courette champêtre lablaudienne, servant de nouvel accès. On notera au fond le faux treillage irrégulier, « qui fait plus vrai ». Té !